ACTUALITES

FGTB Metal
Restez à la pointe des événements dans le secteur du métal.

 

La digitalisation de l’économie est devenue un thème incontournable dans le débat politique et social. Une nouvelle révolution industrielle est enclenchée et elle représente un enjeu majeur, qui va bouleverser le monde du travail, les processus de production, les relations économiques, sociales, dans tous les pays et tous les secteurs. De quoi s’agit-il exactement ? Quels impacts cette évolution aura-t-elle sur le travail ? Quels sont les secteurs les plus concernés ? Certains travailleurs seront-ils plus touchés que d’autres ? Comment se préparer et renforcer l’action syndicale ?

Le point avec deux spécialistes : Christophe Degryse, chercheur et responsable de l’Unité prospective à l’Institut syndical européen (ETUI), et Giuseppina Desimone, Conseillère au service d’Etudes de la FGTB.

Qu’appelle-t-on la digitalisation de l’économie ?

Christophe Degryse : « Il n’existe pas de définition universelle de la digitalisation de l’économie. Ce qu’il faut comprendre tout d’abord, ce que le phénomène en soi n’est pas nouveau. Il s’agit d’une évolution qui est en route depuis une trentaine d’années, avec le développement des nouvelles technologies, mais qui connaît aujourd’hui une accélération.

On l’appelle parfois la ‘4e révolution industrielle’. Notre économie occidentale connaît, depuis plus de deux siècles, de grandes évolutions. La 1e révolution industrielle date de la fin du 18e siècle, avec les machines à vapeur. La seconde moitié du 19e voit arriver la 2e révolution industrielle : le développement de l’électricité, de l’eau courante, le moteur à explosion, etc. La 3e révolution industrielle est plus proche de nous, à partir des années cinquante : l’informatique et les premiers ordinateurs vont marquer une nouvelle fois une grande étape. Et l’on dit souvent que la digitalisation de l’économie, avec un monde connecté, l’internet des objets, des réseaux, des machines ou usines intelligentes, etc., constitue la 4e révolution industrielle. Même s’il faudra attendre d’avoir du recul pour vérifier si c’était une vraie révolution ou pas... »

Giuseppina Desimone : « La digitalisation résulte de la combinaison de trois facteurs : le développement d’internet, les ‘Big Data’ et leur exploitation, et les appareils mobiles tels que les Smartphones qui permettent un contact immédiat entre personnes, où qu’elles soient et à tout moment. »

CD : « C’est en effet cette convergence de facteurs qui fait que, tout à coup, un nouveau modèle économique émerge. Internet est partout, il y a des milliers d’applications, une connexion permanente, des millions de données. Ces données disponibles sur les réseaux numériques sont aujourd’hui si nombreuses qu’elles sont valorisables, alors qu’on a crû longtemps qu’elles n’avaient pas de valeur en soi (voir encadré). »

Big Data ?

On appelle Big Data l’ensemble des données (personnelles, commerciales, géographiques...) disponibles sur les réseaux numériques (comme Facebook, les forums en ligne) mais aussi via l’Administration, les GPS, les cartes MOBIB, les bracelets intelligents pour la pratique d’un sport, les caméras, etc. Ces données sont exploitables comme matières premières, notamment dans le cadre d’applications mobiles. Les plateformes qui les créent utilisent des algorithmes pour les transformer en informations exploitables.

Quel est l’impact de cette (r)évolution sur le marché du travail ?

CD : « Il y a deux types d’impacts. D’une part, l’automatisation, la robotisation concerne des tâches de plus en plus complexes. Alors qu’hier les robots remplaçaient les muscles, pour exécuter des tâches lourdes, ils remplacent aujourd’hui les mains pour des tâches de plus en plus fines, trop précises pour l’homme. Grâce aux données numériques et à leur analyse, les robots deviennent capables d’effectuer des tâches non routinières, qu’elles soient cognitives ou manuelles. Ainsi, des machines intelligentes assurent de la maintenance d’installations, de la logistique, elles conduisent des véhicules. Mais elles réalisent aussi des diagnostics médicaux, écrivent des articles, surveillent des processus de production, analysent les comportements des consommateurs, etc. D’autre part, on voit apparaître un nouveau business model fondé sur les ‘plateformes numériques’. C’est ce qu’on appelle l’économie de plateforme, avec des acteurs du secteur des services comme Uber ou Airbnb, mais aussi de la sous-traitance en ligne avec Cloudfactory, Upwork, etc. Vous pouvez par exemple faire appel à un travailleur free lance basé à l’autre bout du monde pour faire traduire un texte, analyser des données ou encore faire de l’encodage. »

Est-ce que cela touche tous les secteurs ?

GD : « Il s’agit d’un un phénomène à l’échelle mondiale, qui est en cours et que l’on ne peut pas arrêter. Comme la globalisation, elle entraîne la mise en concurrence des travailleurs au niveau mondial. Les frontières physiques ne sont plus des limites. Et cette transformation touche, à des degrés différents, tous les secteurs. »

CD : « Les secteurs des assurances et de la finance ont déjà payé un lourd tribut à la digitalisation, et les risques sont semblables dans les autres types de services, y compris publics. Mais c’est aussi le cas de la chimie, de l’industrie mécanique... Ainsi, le secteur automobile européen a crû longtemps qu’il était à l’abri des grandes entreprises high tech comme Google. Mais ces entreprises ont continué à se développer, et l’on voit arriver les voitures connectées. Et à terme, l’industrie automobile européenne risque de devenir le fournisseur de pièces mécaniques des start-ups américaines... Autre exemple : en Allemagne, l’entreprise Bosch a conçu une smart factory, une usine intelligente. Le travailleur y est, en quelque sorte, l’exécutant de la machine, qui lui dit ce qu’il doit faire, où, comment. Les processus automatisés visent à rationaliser et optimiser chaque étape de la production. Le savoir-faire et la connaissance du travailleur risquent, petit à petit, d’être remplacés par des logiciels. »

Quels sont les risques pour l’emploi ?

CD : « La robotisation va entraîner des pertes d’emploi, toutes les études le confirment. On estime que 47% d’emplois sont menacés d’ici 10 à 20 ans aux Etats-Unis, et jusqu’à 54% en moyenne en Europe. Cependant, un robot ne remplace pas un emploi, mais une tâche. L’emploi va donc devoir se réorganiser en fonction de cette automatisation, c’est pourquoi l’Organisation européenne du Commerce et du Développement (l’OCDE) parle, elle, de 9% d’emplois perdus. »

Y a-t-il une polarisation du marché du travail ? La fracture digitale augmente-t-elle ?

GD : « De nombreux emplois sont menacés par la robotisation et la digitalisation, surtout ceux qui nécessitent des qualifications faibles ou moyennes (low skilled et middle skilled). Par conséquent, le marché de l’emploi risque de se polariser autour de deux extrêmes. D'un côté, un petit nombre de travailleurs hyper qualifiés et de l'autre, la masse des ‘exécutants des robots’. Ces derniers seront mis en concurrence à l'échelle mondiale et prêts à effectuer des micro-tâches sous-qualifiées et mal rémunérées. »

Les conséquences sont-elles uniquement économiques ?

GD : Non, la digitalisation affecte aussi le fonctionnement et le financement de nos mécanismes de solidarité. Le monde du travail évolue depuis plusieurs décennies. Auparavant, le standard était un emploi stable, à durée indéterminée, pour un employeur, et souvent pour toute une vie. On assiste de plus en plus à un glissement vers des emplois atypiques, avec des contrats à temps partiels, des contrats à durée déterminée, des contrats de sous-traitance, des faux indépendants. Certaines entreprises n’emploient plus de salariés directement mais sous-traitent, externalisent, font appel au travail intérimaire. Et les nouvelles technologies ont permis le développement de cas extrêmes. L’activité des plateformes numériques consiste à être intermédiaire, sans créer de valeur ajoutée. Elles mettent en rapport, via internet, soit des particuliers et des fournisseurs, soit des personnes à la recherche de travail et des donneurs d’ordre. La relation commerciale ou de travail dure seulement le temps de la transaction ou pour la période durant laquelle le service est rendu. Ces nouveaux modèles économiques ont des conséquences en termes de concurrence, bien sûr, mais aussi niveau social. Ces nouveaux travailleurs échappent - y compris contre leur gré - au cadre de protection sociale que nous avons mis en place dans notre société.

CD : « Avec la sous-traitance en ligne, des travailleurs du monde entier sont disponibles 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Il n’y a pas de contrat de travail et chacun est en concurrence salariale directe avec des travailleurs du monde entier. Il n’y a pas non plus de relations collectives, pas d’organisation des travailleurs ni de relation directe avec l’employeur. Et souvent, en cas de litige, les règlements ne sont pas clairs. On ne licencie pas, on ‘déconnecte ‘ ! Le modèle des plateformes numériques comporte aussi un risque de déprofessionnalisation de certains métiers, où des profanes se substituent aux experts (hôteliers, chauffeurs, traducteurs, voyagistes...). Et à tous les niveaux, la digitalisation touche également à la notion de temps de travail. On assiste très souvent à une intensification du travail : on est joignable partout, à toute heure, les travailleurs ont de moins en moins le droit à être ‘déconnectés’, avec un risque accru de stress et de burn out, et une frontière de plus en plus mince entre vie privée et vie professionnelle. La surveillance, le contrôle des travailleurs par le management est aussi à la portée des entreprises, avec un risque de perte de liberté mais aussi de confiance. »

Et quels sont les points positifs de ce phénomène ?

CD : On annonce des gains énormes de productivité. C’est un aspect positif, à condition que ce gain puisse être réparti équitablement. Par exemple, en diminuant le temps de travail. On sait également qu’il y aura de nouveaux métiers, mais c’est encore flou. Il est clair qu’il va falloir aider les travailleurs à se former, mais dans des domaines où ils n’entrent pas en concurrence avec les machines, comme la créativité organisationnelle, les processus d’amélioration, etc. Et anticiper la destruction de certaines tâches en se réorganisant. Par exemple, la Deutsche Bahn (les chemins de fer allemands) a constaté, suite à une étude, que la digitalisation du contrôle de titres de transports allait ‘libérer’ 60% du temps du personnel de bord. Aujourd’hui, elle mène une réflexion pour voir comment utiliser ces 60% pour améliorer le service aux usagers. Je pense que la technologie n’impose pas une direction unique, mais les entreprises doivent s’adapter.»

Quels sont les défis pour les syndicats ?

GD : « Nous avons identifié beaucoup de défis syndicaux. Le premier enjeu concerne la nécessité d’une réponse syndicale coordonnée au niveau européen, voire mondial, car cette transformation de l’économie renforce la mise en en concurrence des travailleurs à l’échelle planétaire. Par ailleurs, le développement de ces formes d’emploi entraîne une diminution des recettes pour la sécurité sociale. Il faudra donc développer des mesures amenant de nouvelles recettes compensatoires, tout en veillant à ne pas accroître les inégalités sociales. La montée de ce type d’emplois est un défi pour les modèles sociaux de nos pays développés qui reposent sur un système de cotisations prélevées à la base et assurant un bon niveau de protection sociale (chômage, maladie, invalidité, etc.). En effet, s’il y a destruction de la relation de travail, il y a destruction de l’impôt, de la sécurité sociale (qui va reposer sur les seules épaules du travailleur). Une série de questions se posent aussi sous l’angle du droit du travail : quel est le statut de ces nouveaux travailleurs, quel droit s’applique à eux d’un point de vie géographique, qui est l’employeur en termes de responsabilité, quid des droits collectifs, de la propriété intellectuelle, de la protection des données ? Nous allons également devoir nous pencher sur l’évolution des conditions de travail (temps et lieu de travail, contrôle des travailleurs, sécurité, etc.) et sur le risque de disparition des relations collectives et du dialogue social.

CD : « Les syndicats doivent également pouvoir mener des études dans ce domaine. Nous manquons encore de connaissances sur les risques de pertes d’emplois, secteur par secteur ; de même que sur la création d’emplois. Se pose aussi la question de la transformation des emplois existants : quelles sont les formations nécessaires ? Comment va-t-on accompagner les travailleurs ? Ils seront largement dépassés par les machines dans certaines compétences, mais dans d’autres, l’avantage comparatif de l’homme restera plus grand : la négociation, la créativité technique, organisationnelle, les relations sociales, etc.

Quelles sont les initiatives déjà prises en Europe et en Belgique ?

CD : Au niveau européen, la Confédération Européenne des Syndicats (CES) a entamé une réflexion approfondie sur le sujet. Elle a organisé plusieurs séminaires et récolte les pratiques des différents pays membres afin d’aboutir à une position claire. Ce dossier exige une approche européenne, car il dépasse les enjeux nationaux. En Belgique, le dernier Accord interprofessionnel en a fait un thème de concertation entre les interlocuteurs sociaux. Le sujet de la digitalisation, en tant qu’enjeu sociétal, est actuellement en débat au Conseil National du Travail (CNT) et au Conseil Central de l’Economie (CCE). Mais il est vrai que la complexité du paysage politique belge ne facilite pas l’approche de ce dossier tentaculaire... Il est essentiel que nos politiques agissent au niveau fédéral.